New on the 2027 syllabus

Le Chevalier de la charrette

Chrétien de Troyes (vers 1177-1181)

Theme: “The novel and the invention of love” (general track)

L’auteur et le contexte

Chrétien de Troyes (actif entre 1160 et 1190 environ) est le premier grand romancier de la littérature française. Clerc attaché à la cour de Champagne, il compose en langue romane — d’où le mot roman — cinq récits arthuriens en vers qui fondent le genre : Érec et Énide, Cligès, Le Chevalier de la charrette, Le Chevalier au lion et Le Conte du Graal.

Le Chevalier de la charrette (environ 7 100 octosyllabes à rimes plates) est une œuvre de commande : le prologue indique que Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine, a fourni au poète « la matière et le sens » du récit. La comtesse impose un sujet scandaleux pour l’époque : l’amour adultère de Lancelot pour la reine Guenièvre, célébré selon les codes de la fin’amor (l’amour courtois) venus des troubadours occitans.

Fait décisif pour l’analyse : Chrétien n’a pas terminé son roman. C’est un continuateur, Godefroi de Lagny, qui rédige le dénouement — en précisant qu’il le fait avec l’accord de l’auteur. Beaucoup y lisent la réticence morale de Chrétien envers le sujet qu’on lui a imposé : le roman célèbre un adultère que la morale chrétienne condamne.

Résumé détaillé

L’enlèvement de la reine. À la cour du roi Arthur, un chevalier inconnu — Méléagant, fils du roi Bademagu de Gorre — lance un défi : il retient prisonniers des sujets d’Arthur et emmènera la reine si aucun chevalier ne la défend. Le sénéchal Keu obtient de l’escorter, est vaincu, et Guenièvre est enlevée. Gauvain part à sa recherche, bientôt dépassé par un chevalier mystérieux qui épuise son cheval à force de le pousser.

La charrette d’infamie. Ce chevalier — dont le lecteur ignore encore le nom — croise un nain conduisant une charrette, le pilori ambulant réservé aux criminels. Le nain promet des nouvelles de la reine s’il y monte. Le chevalier hésite le temps de deux pas : Raison lui interdit ce déshonneur, Amour le lui commande. Il monte, et devient aux yeux de tous « le chevalier de la charrette », objet de moqueries universelles. Cette hésitation minuscule est la faille que le roman ne cessera d’interroger.

La quête et les épreuves. Deux passages mènent au royaume de Gorre, « dont nul étranger ne revient » : Gauvain choisit le Pont Évage, sous l’eau ; le héros choisit le Pont de l’Épée, une lame tranchante jetée au-dessus d’un torrent. En chemin s’enchaînent les épreuves qualifiantes : le lit périlleux frappé d’une lance enflammée, la demoiselle entreprenante dont il refuse les avances, le cimetière aux tombes prophétiques — il soulève seul la dalle de la tombe qui attend le libérateur des captifs —, le passage des pierres. Il franchit enfin le Pont de l’Épée pieds et mains nus, au prix de blessures atroces.

Le combat et la froideur de la reine. Le bon roi Bademagu, hôte courtois qui désapprouve son fils, fait soigner le héros. Le duel contre Méléagant est interrompu à la demande de Guenièvre : la reine sera rendue à la cour d’Arthur, le combat remis. Mais quand le chevalier — que Guenièvre nomme enfin : Lancelot du Lac — paraît devant elle, la reine l’accueille avec une froideur glaciale. On apprendra qu’elle lui reproche ses deux pas d’hésitation devant la charrette : l’amant parfait n’aurait pas dû hésiter un instant à se déshonorer pour elle.

La nuit d’amour. Après une double fausse mort — chacun croit l’autre disparu, Lancelot tente de se suicider — vient la réconciliation, puis la scène la plus célèbre du roman : Lancelot descelle les barreaux de fer de la fenêtre de la chambre de la reine, se taille les doigts jusqu’à l’os et passe la nuit avec elle. Le sang laissé sur les draps permet à Méléagant d’accuser Keu, qui dormait dans la chambre : Lancelot défend l’honneur de la reine dans un duel judiciaire fondé sur un serment ambigu — il jure que Keu est innocent, ce qui est vrai, en taisant sa propre culpabilité.

Le tournoi de Noauz et le dénouement. Capturé par traîtrise, Lancelot obtient de participer incognito au tournoi de Noauz. Guenièvre, soupçonnant son identité, lui fait ordonner de combattre « au noauz » — au pire. Il obéit et se couvre de ridicule, jusqu’à ce qu’elle lui commande de combattre au mieux : preuve d’une obéissance amoureuse absolue. Emmuré ensuite dans une tour par Méléagant, il est délivré par la sœur de celui-ci, qu’il avait servie plus tôt dans le récit. De retour à la cour d’Arthur, Lancelot affronte Méléagant en duel et le tue. Ainsi s’achève — sous la plume de Godefroi de Lagny — le roman de l’amant parfait.

Le parcours : « Le roman et l’invention de l’amour »

Le parcours invite à lire l’œuvre comme un double acte de naissance : celui du roman comme genre — récit long en langue romane, centré sur un héros individuel et son intériorité — et celui de l’amour-passion tel que l’Occident le raconte encore. Avec la fin’amor, l’amour cesse d’être un simple motif : il devient le principe organisateur du récit, la valeur suprême qui commande chaque action du héros.

Trois pistes structurent l’analyse. D’abord l’amour comme code : Lancelot est le vassal de sa dame — il obéit, se soumet, s’humilie sur ordre ; la relation amoureuse calque la relation féodale et l’inverse (la dame est le seigneur). Ensuite l’amour comme religion : le texte transpose le vocabulaire du sacré sur la passion — Lancelot vénère Guenièvre comme une relique et s’incline devant sa chambre comme devant un autel ; l’amant est un martyr qui souffre (la charrette, le Pont de l’Épée) pour mériter sa grâce. Enfin l’amour comme problème : la passion adultère contredit la morale chrétienne et l’honneur chevaleresque ; l’inachèvement du roman par Chrétien peut se lire comme le symptôme de cette tension jamais résolue.

Pour la dissertation, retenir que le roman n’« invente » pas l’amour au sens où il le découvrirait, mais au sens où il le codifie et le met en récit : il fabrique le modèle (l’obstacle, l’épreuve, le secret, le sacrifice) dont héritent Tristan et Iseut, La Princesse de Clèves et tout le roman sentimental européen.

Les thèmes majeurs pour la dissertation

Amour et honneur : le conflit fondateur

Toute l’œuvre naît d’un dilemme : monter dans la charrette (sauver la reine, perdre l’honneur) ou refuser (garder l’honneur, trahir l’amour). Lancelot choisit l’amour — et le roman démontre que ce déshonneur volontaire est la plus haute forme d’héroïsme. Les deux pas d’hésitation, minuscule victoire de Raison, sont la seule faute que la reine lui reproche.

La soumission amoureuse : la dame souveraine

Guenièvre commande, Lancelot obéit — jusqu’à l’absurde du tournoi de Noauz où il combat « au pire » sur ordre. La fin’amor inverse la hiérarchie sociale : l’amant est le vassal, la dame le seigneur. À discuter : cette obéissance est-elle grandeur ou aliénation ?

Le sacré détourné : la religion de l’amour

Adoration, relique, autel, martyre : le lexique religieux irrigue les scènes amoureuses. Cette sacralisation de la passion — audacieuse dans un siècle chrétien — fait de l’amour une transcendance concurrente de Dieu.

La quête et l’épreuve : un héros qui se construit

Anonyme et infâme au départ, Lancelot conquiert son nom (révélé au milieu du roman par la reine) épreuve après épreuve. Le Pont de l’Épée, traversé dans la chair, matérialise l’idée que l’amour courtois se mérite par la souffrance.

Merveilleux et symbolique

Gorre, royaume « dont nul ne revient », a des allures d’au-delà celtique ; la tombe prophétique désigne Lancelot comme un élu quasi messianique ; le nain, les ponts, le lit périlleux appartiennent au merveilleux arthurien. Le récit d’aventures est aussi un itinéraire symbolique — descente aux enfers et rédemption par l’amour.

Citations et passages clés à retenir

L’œuvre s’étudie en traduction : les formulations exactes varient selon l’édition. Retiens le passage et son enjeu, et cite la traduction de ton édition de classe.

« Ma dame de Champagne m’a fourni la matière et le sens de ce roman. » (prologue, traduit)

L’aveu de la commande : Chrétien se présente comme exécutant. Essentiel pour discuter la distance de l’auteur envers son sujet — et l’inachèvement final.

L’hésitation des deux pas : « Raison lui dit de se garder de monter ; Amour le veut, et il y monte. » (épisode de la charrette, traduit)

La psychomachie (combat allégorique entre Raison et Amour) la plus commentée du roman. Deux pas de retard suffiront à courroucer la reine : l’amour courtois exige l’absolu.

Le Pont de l’Épée : Lancelot le franchit « les mains nues et déchaussé », préférant souffrir que renoncer. (traduit)

Le corps blessé comme preuve d’amour : l’épreuve physique matérialise le mérite amoureux. À rapprocher des doigts tailladés de la nuit d’amour.

Devant la chambre de la reine, Lancelot « s’incline et l’adore, car en nulle sainte relique il n’a autant de foi ». (traduit)

La citation-phare de la « religion de l’amour » : le vocabulaire liturgique appliqué à la dame. Incontournable pour le parcours.

« Au noauz ! » — l’ordre de combattre au pire, transmis par la demoiselle au tournoi de Noauz.

L’obéissance amoureuse portée à l’absurde : le meilleur chevalier du monde accepte le ridicule public sur un mot de sa dame. Grandeur ou servitude ? Parfait sujet de dissertation.

Le serment ambigu du duel judiciaire : Lancelot jure que Keu n’a pas partagé le lit de la reine — vérité littérale, mensonge par omission.

La casuistique amoureuse : le roman joue avec la vérité pour protéger le secret. À relier au motif courtois du secret d’amour (celar).

La tombe prophétique : celui qui soulèvera la dalle « délivrera ceux qui sont retenus prisonniers au royaume dont nul ne sort ». (traduit)

Lancelot en figure d’élu, presque de messie : le merveilleux donne à la quête amoureuse une dimension eschatologique.

L’épilogue de Godefroi de Lagny, qui déclare avoir achevé le roman « avec l’accord de Chrétien ».

La preuve interne de l’inachèvement — argument précieux pour interroger la position morale de l’auteur face à l’adultère célébré.

Réussir l’oral et l’écrit

Pour l’oral (lecture linéaire et entretien)

  • • Sur un passage médiéval traduit, commente la traduction étudiée en classe : structure du passage, images, champs lexicaux — sans jouer au spécialiste d’ancien français.
  • • Prépare une lecture cursive articulée au parcours : Tristan et Iseut est le choix le plus naturel pour comparer deux codifications de l’amour-passion.
  • • Pour l’entretien, aie un avis personnel prêt sur LA question du roman : l’obéissance absolue de Lancelot est-elle admirable ou aliénante ?
  • • Sache situer l’œuvre en deux phrases : vers 1177-1181, commande de Marie de Champagne, premier roman français de l’amour-passion, inachevé par Chrétien.

Pour l’écrit (dissertation)

  • • Structure ton stock d’exemples autour de 4 scènes : charrette, Pont de l’Épée, nuit d’amour, tournoi de Noauz — elles couvrent presque tous les sujets possibles.
  • • Maîtrise les notions du parcours : fin’amor, amour courtois, psychomachie, merveilleux, roman (étymologie), service d’amour.
  • • Anticipe les sujets types : « L’amour fait-il le héros ? », « Le roman invente-t-il l’amour ou le codifie-t-il ? », « Aimer, est-ce se soumettre ? ».
  • • Garde une ouverture prête : la postérité du modèle courtois, de La Princesse de Clèves aux comédies romantiques contemporaines.

Quiz : 10 questions pour te tester

1.Qui a commandé Le Chevalier de la charrette à Chrétien de Troyes ?

Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine. Le prologue précise qu’elle a fourni au poète « la matière et le sens » de l’œuvre.

2.Qui enlève la reine Guenièvre au début du roman ?

Méléagant, fils du roi Bademagu, prince du royaume de Gorre, après avoir vaincu le sénéchal Keu qui prétendait la protéger.

3.Combien de temps Lancelot hésite-t-il avant de monter dans la charrette ?

Le temps de deux pas : Raison lui interdit de monter, Amour le lui ordonne. Cette hésitation minuscule lui vaudra la froideur de Guenièvre.

4.Quels sont les deux ponts qui mènent au royaume de Gorre ?

Le Pont Évage (ou « pont sous l’eau »), choisi par Gauvain, et le Pont de l’Épée, tranchant comme une lame, que Lancelot franchit pieds et mains nus.

5.À quel moment le nom de Lancelot est-il révélé au lecteur ?

Vers le milieu du roman seulement : c’est Guenièvre qui le nomme. Jusque-là, il n’est que « le chevalier de la charrette », défini par son infamie volontaire.

6.Que fait Lancelot pour rejoindre Guenièvre la nuit ?

Il descelle les barreaux de fer de la fenêtre de sa chambre, se blesse profondément aux doigts et tache les draps de son sang — ce qui permettra à Méléagant d’accuser (à tort) le sénéchal Keu.

7.Que signifie combattre « au noauz » au tournoi ?

Combattre « au pire », c’est-à-dire le plus mal possible. Guenièvre l’ordonne à Lancelot, incognito, pour éprouver son obéissance absolue : il accepte de se couvrir de ridicule avant qu’elle ne lui ordonne de combattre « au mieux ».

8.Qui délivre Lancelot de la tour où Méléagant l’a emmuré ?

La sœur de Méléagant, à qui Lancelot avait auparavant rendu service en lui accordant la tête d’un chevalier orgueilleux qu’il venait de vaincre.

9.Comment le roman s’achève-t-il ?

Par le duel final à la cour d’Arthur : Lancelot affronte Méléagant et le tue, lavant son honneur et celui de la reine. Cette fin est rédigée par Godefroi de Lagny.

10.Pourquoi parle-t-on de « religion de l’amour » chez Lancelot ?

Le texte transpose le vocabulaire du sacré sur la passion : Lancelot s’incline devant la chambre de la reine comme devant un autel et vénère Guenièvre comme une relique. L’amour courtois devient un culte, avec sa dame-divinité et son fidèle-martyr.

Want quizzes and flashcards generated from YOUR notes on this work?

Try for free

Questions fréquentes

Pourquoi Le Chevalier de la charrette est-il au programme du bac 2027 ?

Le programme officiel (BO n°30 du 24 juillet 2025) a entièrement renouvelé l’objet d’étude « roman et récit » pour la session 2027. Le Chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes y entre avec le parcours « Le roman et l’invention de l’amour » (voie générale) ou « Héroïsme et amour » (voie technologique). C’est la première fois qu’une œuvre médiévale figure au programme national de première.

Pourquoi la charrette est-elle infamante ?

Au XIIe siècle, la charrette servait de pilori ambulant : on y exposait les criminels — voleurs, meurtriers, traîtres — à la vue et aux moqueries de tous. Y monter, c’était perdre son honneur de chevalier. En acceptant d’y monter pour retrouver la reine, Lancelot sacrifie sa réputation à son amour : c’est le geste fondateur de tout le roman.

Faut-il lire l’œuvre en ancien français ?

Non. L’œuvre s’étudie en traduction moderne (éditions au programme chez les éditeurs scolaires). Il est en revanche apprécié à l’oral de savoir que l’original est écrit vers 1177-1181 en octosyllabes à rimes plates, en langue romane — d’où le mot « roman » —, et de pouvoir commenter un ou deux passages précis dans la traduction étudiée en classe.

L’œuvre est-elle vraiment inachevée par Chrétien de Troyes ?

Oui. Chrétien de Troyes a laissé le roman inachevé ; c’est Godefroi de Lagny qui l’a terminé (l’épilogue le précise, en indiquant qu’il l’a fait avec l’accord de Chrétien). Beaucoup de critiques y voient un malaise de l’auteur face au sujet imposé par sa commanditaire Marie de Champagne : célébrer un amour adultère contraire à la morale chrétienne.

Quelles sont les scènes à connaître absolument pour l’oral ?

Cinq scènes reviennent dans presque toutes les listes d’oral : la montée dans la charrette et l’hésitation de deux pas, le passage du Pont de l’Épée, le premier face-à-face glacial avec Guenièvre, la nuit d’amour aux barreaux descellés, et le tournoi de Noauz où Lancelot combat « au pire » sur ordre de la reine. Chacune articule amour et honneur, le cœur du parcours.